28 avril 2005

L'anniversaire


Une moraine instable, un glacier ravagé de séracs et de chausses-trappes, avec des ponts de neige aléatoires et des couloirs de progression qui ressemblent à des pistes de bobsleigh. En deçà et au-delà, un millefeuille de schistes, des amoncellements de grès malsains. La progression est dangereuse. On rêve à la stabilité d’une roche franche, granitique, comme un affamé à des brioches. Le mont Pourri porte bien son nom.
Et il est plus pourri encore qu’on ne croit.
Paradoxalement, le temps ne semble pas avoir de prise sur cette montagne d’instabilité. L’érosion devrait en être venue à bout depuis les époques géologiques, mais non. Au lieu d’être devenu un vaste plateau, le mont Pourri dresse toujours des hauteurs qui, de loin, font illusion. Dans ce vaste massif proche de la Vanoise, glaciers francs, roches franches, il fait l’effet d’un intrus. Un intrus dangereux. C’est pourquoi les randonneurs ne s’y aventuraient guère. Dans ces années-là, la montagne était parcourue par des gens portant pantalons de velours et sacs de toile. Ils montaient en refuge l’après-midi, dormaient peu, partaient tôt, effectuaient de longues marches d’approche dans la nuit finissante, traversaient une moraine, s’encordaient au pied du glacier. Ils auraient jugé vulgaire de chercher l’exploit pour lui-même et plus encore de le faire savoir. Discrets, ils laissaient au fond du sac le lourd matériel de grimpe jusqu’au pied du glacier. Ils ne voulaient pas dominer la montagne. Ils se savaient lourds de leur poids d’homme, et vivants. Ils s’habillaient de couleurs sobres, parlaient peu et marchaient longtemps. Ils voulaient mériter le sommet, ne le considéraient pas comme une victoire. Chasseurs, ils n’auraient jamais enjambé un animal tué, par respect pour lui et l’auraient remercié d’avoir accepté de donner sa vie. Par respect pour la montagne, ils admiraient en silence les merveilles qui s’offraient à leurs regards. A peine parfois, d’un geste, se signalaient-ils le dessin d’un lichen sur une pierre, la qualité d’une lumière ou la forme d’un nuage.
Il y avait dans leur manière de marcher comme une révérence. Pour eux la montagne était un temple et la marche une méditation silencieuse. Il y avait, chez ces gens-là, un certain sens du sacré.

Arrivés au refuge la veille en fin d’après-midi, ils avaient peu et mal dormi. La promiscuité est grande dans ces endroits collectifs, on y dort souvent à trois par bas-flanc. Ceux qui partent le plus tard se couchent dans le fond, ceux qui partent tôt plus près de la porte. Et, dès deux heures du matin, le refuge se vide peu à peu. Lorsqu’on trouve enfin la place nécessaire au sommeil, c’est le signe que l’heure de marcher est arrivée.

Comme à leur habitude, ils étaient partis tôt, avec les premiers levés. Certains groupes se dirigeaient vers les Lanzallas, l’occidentale et l’orientale, d’autres vers l’Isabelle ou simplement vers la grande Croix de la Vanoise, plus un but de randonnée qu’une course exigeante. Le refuge était au centre d’une étoile de chemins, à peine les groupes avaient-ils avalé une tasse de thé et quelques biscuits qu’ils se séparaient à la porte du chalet et chacun partait vers sa destination, son destin peut-être.

Comprenez que la météo — il y a de cela trente ans — n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Le gardien du refuge écoutait la radio, il décrivait la tendance générale en quelques mots portés à la craie sur un tableau et chacun regardait les nuages en écoutant sa propre expérience.

Ils sont partis et tous ne sont pas revenus. Ils étaient trois, une femme et deux hommes, un couple et un ami, peut-être un siècle à eux trois. Le tableau à la porte du refuge n’annonçait pas un temps très agréable, pas de catastrophe non plus. Le grand beau temps ne serait pas au rendez-vous, une journée sous la pluie sans doute : pas de quoi conduire au renoncement des gens expérimentés et volontaires.

Pourquoi raconter maintenant cette histoire, repenser à toute cette souffrance ?

J’ai rencontré l’un des deux hommes, bien plus tard. Dix années étaient passées depuis l’accident. C’était en fin d’après-midi et nous avons parlé toute la soirée. En fait il a parlé, et j’ai écouté. Ensuite nous sommes allés nous coucher : il fallait se lever tôt. Nous ne nous sommes jamais revus, je ne sais même pas si son projet a abouti.

C’est lui qui m’a dit dans quel esprit ils marchaient. Ils marchaient comme si la terre ne leur appartenait pas. Ils empruntaient les chemins et remerciaient.

Le refuge n’avait probablement pas changé depuis ces dix ans. L’homme, la quarantaine grisonnante, était plutôt petit, mince, jusqu’à la sécheresse. Son bras valide, le gauche, restait peu habile pour la vie courante. C’était comme s’il n’avait jamais réussi à admettre la réalité de son infirmité et que, par conséquent, il ne pouvait pas s’y adapter. Quant à l’avant-bras droit, apparemment inutile, il pendait mollement à partir du coude, la main atrophiée et informe toujours gantée de blanc.

Dix ans plus tôt, ils étaient partis de ce refuge, sa compagne, son ami et lui, partis en silence, dans la pluie fine et drue qui les trempait et rendait glissants les sentiers de la longue marche d’approche. Les attendait, instable et cynique, le mont Pourri, pourri comme une dent, comme la vie, comme la douleur de la perte. Ils sous-estimaient l’hostilité du mont Pourri. Ils croyaient que, comme la montagne dans sa noblesse, il se réservait aux gens d’expérience, à ceux qui veulent se mesurer consciemment à ses périls. Mais les guides n’allaient pas sur le mont Pourri, ils n’y vont d’ailleurs toujours pas, et eux ne le savaient pas. Ils étaient partis en bonne conscience mais avaient mal placé leur confiance. C’était une faute.

Le temps n’avait pas changé lorsqu’ils étaient arrivés en bas du glacier, mais le vent avait forci et la pluie s’était intensifiée. Ils auraient du arrêter, renoncer, faire demi-tour. Pourtant ils voulurent, dans un excès d’assurance, aller jusqu’au pied de la roche. Là, ils décideraient quoi faire. Une lente et longue progression commença, de sérac en pont de neige, qui dura et dura. Lorsqu’ils eurent marché deux heures, têtes courbées dans le vent froid, liés l’un à l’autre par la corde, ils finirent par admettre que le danger viendrait du ciel. La nuit, à peine s’était-elle dissipée, semblait revenir comme une chape, une nuit trouée par les premiers éclairs d’un violent orage d’altitude. Les blocs de glace entre lesquels ils cheminaient leur semblaient des falaises, les difficultés croissaient avec le manque de visibilité. Plusieurs fois le pied de l’un d’eux manqua. Les grandes trouées de lumière blanche que produisaient les éclairs en remontant le glacier, dans un crépitement électrique mêlé aux roulements du tonnerre, révélaient les blocs de glace instables, des blocs grands comme des immeubles. On entendait par moments, sous le fracas, le bruit cristallin de la chute de morceaux de glace, qui dévalaient la pente en avalanche jusqu’à la première crevasse suffisamment large pour les engloutir.

Cet homme s’adressait à moi parce qu’il pensait que je pouvais le comprendre. A cette époque, j’appartenais à la fraternité des gens de montagne. J’en fais toujours partie par l’esprit, mais alors — je parle d’il y a longtemps — j’en étais par l’action.

Pour s’abriter, ils s’étaient désencordés. Il avait laissé sa compagne et leur ami contre une paroi qui les protégeait mal du vent dominant et de la pluie et s’était éloigné pour placer leurs objets métalliques — crampons, piolets, jusqu’aux boucles de leurs ceintures — à quelque distance, afin de ne pas tenter la foudre. Un geste de l’ordre du magique et du conjuratoire. Mais sans efficacité. Il y eut un craquement proche, d’une intensité sonore insensée. Il avait vu passer à quelques mètres de lui un amas de glace concassée et pulvérisée. Des blocs dévalaient, il avait été heurté, bousculé, entraîné, avait perdu conscience quelques instants. Lorsqu’il était revenu à lui, le bras droit broyé, curieusement insensible, comme amputé, il était seul, dans le désert de glace. L’orage passait, il pleuvait toujours. Son ami avait survécu, blessé lui aussi, quoique moins gravement. Mais ils ne trouvèrent aucune trace de la jeune femme, probablement avait-elle été entraînée dans les profondeurs du glacier. Blessés, ils avaient crié et exploré aussi longtemps que possible puis avaient du se résoudre à aller chercher des secours : ils avaient réussi à redescendre vers le refuge, un groupe d’alpinistes de rencontre les avait recueillis et avait donné l’alerte.

Le mont Pourri avait gardé sa compagne et sa jeunesse. Le mont Pourri était devenu le mausolée de sa fougue et de ses illusions.

Cet homme ne parlait pas de sa souffrance. Il ne s’apitoyait pas sur lui-même. Le temps n’avait pas de prise sur lui. Il était fidèle. Voilà qu’il était à nouveau ici, dans ce refuge, après dix années. Il n’avait peut-être pas pu apprendre à se servir correctement de son bras gauche pour les actes de la vie quotidienne, mais il arrivait à se stabiliser en terrain difficile à l’aide du coude droit, malgré l’avant-bras inutile. Il pourrait marcher sur la moraine, ce qui exige un sens certain de l’équilibre, il pourrait progresser avec les crampons sur le glacier. Il s’était entraîné plusieurs années et se sentait maintenant prêt à affronter son passé. Voilà de quoi il me parlait, à mots pudiques et rares.

Il parlait du respect de la montagne que sa compagne et lui partageaient, du sens particulier qu’ils attachaient à la marche, à la quête lente et silencieuse des sommets, il parlait aussi de l’intériorité qui s’enrichit de l’espace et de la prise de hauteur.

Puis nous avons dormi dans la promiscuité du refuge avant que cet homme ne parte vers lui-même, dans la nuit et la solitude. Sa nuit et sa solitude.

Longtemps j’ai pensé à lui. Qu’avait-il découvert lors de ce deuxième rendez-vous avec le mont Pourri ? Avait-il retrouvé l’esprit de sa jeunesse ? Avait-il rencontré l’esprit de sa compagne ? J’étais jeune lorsqu’il m’avait fait le présent de ses confidences et j’avais été fort impressionné par son courage physique et sa fidélité. Quant à sa manière respectueuse et, pour ainsi dire, religieuse d’aborder la montagne, je la partageais et elle me semblait aller de soi. Maintenant c’est cette attitude, plutôt, que je retrouve en écrivant, et que je retiens.

Tout ce qui ne nous tue pas nous fait grandir. Dix ans : je sursaute lorsque m’apparaît la raison probable pour laquelle j’ai entrepris de raconter cette histoire. La fidélité de cet homme envers sa compagne disparue corps et âme, comme engloutie en mer. Cette forme extrême d’attachement et de travail sur soi pour affronter la blessure du temps.

Il y a dix ans d’ici. Si loin, si proche. Une jeune femme à peine croisée, un amour ébauché. La maladie et la mort, comme une avalanche de séracs, qui emporte tout, le réel, l’imaginaire et le potentiel. Restent quelques souvenirs d’échanges, de proximité, de sensibilités partagées. L’annonce du cancer, l’odeur de la peur, celle de l’hôpital. La mort qui prend les devants, dans un accident d’anesthésie, juste comme une anticipation. Je ressens comme le temps passe, il fait la trame et la mémoire fait la chaîne. Ensemble ils tissent des linceuls.

Quelle est donc cette bizarrerie de l’âme qui me fait espérer que cet homme ait pu renouer sur le mont Pourri avec la manière ancienne qu’il avait d’emprunter les chemins, qu’il ait pu remarquer à nouveau, et pour lui-même, le dessin d’un lichen sur une pierre, la qualité d’une lumière ou la forme d’un nuage ?

Je suppose que l’évolution technologique a rendu obsolètes les crampons de fer et le piolet que j’ai conservés soigneusement depuis tout ce temps. Il me vient pourtant comme une envie de retrouver la promiscuité des refuges et de renouer avec la fraternité des gens de montagne.

Armentières, le 28 avril 1999
in La Vie encore

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