04 juin 2004

Eléphant (fragment)

Liberté, sécurité, indifférence.
L'aveugle s'approche de l'éléphant. Il touche la patte et croit que c'est un tronc d'arbre. Il touche la trompe et croit que c'est un serpent. Il touche la queue et croit que c'est un fouet. Ayant fait le tour de l'animal, incapable de l'embrasser tout entier, il s'imagine qu'il est composé d'arbres, de serpents et de fouets. Jamais il ne saura ce qu'est un éléphant.
Gus et Kevin portent chacun un gros sac qui leur fait courber le dos. Ils ont laissé derrière eux cette usine textile désaffectée réhabilitée en usine affectée au formatage professionnel des esprits. Le sac de Gus traîne par terre. Les deux garçons croisent Nadia, une fille qu'ils ont connue très jolie et dont tout le monde dit que la burka qui la couvre de la tête aux pieds cache les traces des coups, des brûlures et des coupures que son propriétaire aime lui infliger. Mais Gus et Kevin vivent au pays de la social-liberté, de la sécurité et du droit à l'indifférence. Les lois qui protègent les chiens ne protègent plus les femmes. Ils ne saluent pas l'être sans nom qui s'avance sans bruit et continuent à traîner leurs sacs. Ils longent le groupe sportif Léo Lagrange — sans se demander d'où vient ce nom et pourquoi ce lion encagé dans une grange. Gus et Kevin ne se demandent plus grand chose d'ailleurs. Ils vivent dans un monde qu'ils ne sont pas appelés à construire. On le leur donne, tout a été pensé pour eux. Le seul effort qu'on leur demande est de s'y adapter et ne de pas demander autre chose que ce que le supermarché a en rayon. Maintenant l'école définit des objectifs limités mais évaluables, les professeurs ont enfin cessé de s'occuper de la conscience de leurs élèves. Leur métier bien compris est d'adapter les adolescents aux places libres à court terme sur le marché du travail. Une fois adaptés, les adolescents, tout en devenant jeunes adultes, puis adultes et ainsi de suite, attendent qu'un emploi se libère. Ce n'est pas toujours le cas, alors tout est prévu : stages de profesionnalisation, périodes d'indemnisation chômage (courtes, pour ne pas s'habituer à l'oisivité), RMI sans I, RMA avec A mais sans I non plus. Et si vraiment ils font preuve de mauvaise volonté, il restera toujours une allocation de fin de droits, parce que la société sociale de la liberté et de la sécurité n'abandonne jamais, tant elle croit en l'homme. On a limé les dents du Léo dans sa grange et on a fini par les lui arracher, par mesure de sécurité.
Gus et Kevin traînent leur sac vers le bâtiment administratif qui, dans ce drôle de lycée coupé en morceaux et balancé à travers la ville, travail d'un serial killer architecte travaillant sur commande, se trouve pas loin d'autres bâtiments de cours et d'un logement de fonction. Cest vers ce logement qu'ils se dirigent.
Dans la société de social-liberté, Kevin et Gus ont du mal à imaginer (parce qu'on ne leur montre pas ça à la télé, qui est mieux faite qu'on ne croit et non dénuée de projet) qu'à un lycée puant les égoûts dans sa partie neuve puisse être adjoint un tel endroit, un tel paradis. Une haie double montre une séparation bien nette et cache une grille inviolable. Mais tout est prévu, le plan a été longuement mûri. Gus sort de sa poche un papier et tape le code qui leur permettra de pénétrer dans ce monde inconnu : PS-CR/2004.
Les sacs se font lourds, tant la marche a été longue et peut-être aspirent-ils au dénouement. Mais il reste une épreuve : traverser le grand parc - comme prévu les chiens ont été encagés dans le chenil. Les courroies des sacs scient l'épaule et les garçons avancent moins vite. Ici, ils ne rencontreront pas

05 mai 2004

Apprentissage (Inoué)

« Pratiquer le thé, de jour comme de nuit, pendant l'hiver et le printemps, en imaginant la neige dans son cœur. En été et à l'automne, le pratiquer jusqu'à huit heures du soir, et même plus tard, par un soir de lune. Pratiquer le thé jusqu'à minuit, même si l'on est seul. de quinze à trente ans, suivre aveuglément toutes les instructions du Maître. De trente à quarante ans, en revanche, il convient de réfléchir et d'arriver soi-même aux bonnes décisions. De quarante à cinquante ans, il faut prendre le contre-pied du Maître, afin de trouver son propre style et d'être digne d'être appelé Maître à son tour : "Renouveler la Voie du thé !". De cinquante à soixante ans, refaire en tout point ce que le Maître faisait (jusqu'au simple geste de transvaser l'eau d'un récipient dans un autre). Prendre exemple sur tous les Maîtres. A soixante-dix ans, tenter d'atteindre à la maîtrise de la cérémonie dont M. Soeki a aujourd'hui parachevé le style et que personne ne saurait imiter. »
Yasoushi Inoué, Le Maître de thé

12 février 2004

Pistils d'orchidée

Depuis quelques temps, plutôt que dans la bouilloire, je chauffe l'eau dans une casserole pour l'observer pendant la montée en température : quels sont ses mouvements ? Où et comment se forment les bulles ? Qu'ont-elles à dire ? L'eau est-elle enthousiaste ? souriante ? éclatante ? frémissante ? joyeuse ? J'essaie de m'y retrouver sans mesure physique, d'ailleurs le thermomètre est tombé et il s'est cassé. Le gaz souffle sous la casserole, l'eau émet un sifflement ténu qui monte lentement à la fois en puissance et vers les aigus.
L'eau se prépare à rencontrer le thé. Le thé, lui, je l'ai choisi tout à l'heure, en regardant les boites avec leurs belles étiquettes, en tenant compte du moment et en cherchant à donner un sens à ce qui va se passer. Ce soir je suis seul, ce sera le Kway, découvert il y a une semaine lors d'un voyage à Dunkerque. J'en ai envoyé un peu dans une enveloppe à quelqu'un qui m'est important et qui en ce moment se trouve bien loin. C'est une forme de communion. Il y a dans le Kway (le kouaille, pas le K-way comme les vêtements de pluie : à Dunkerque il faisait beau vendredi passé) il y a dans ce thé des pistils d'orchidée et les orchidées ont leur propre importance. Il n'y a pas de hasard, souvent nos sens sont seulement trop grossiers pour percevoir les liens tissés entre les éléments qui font le monde.
L'eau frémit, elle va chanter, c'est le moment d'en prélever une partie pour tiédir la théière en terre brute réservée aux oolongs. Une paumée (c'est ma mesure) de feuilles de thé succède à l'eau d'annonce. Les feuilles s'ouvrent dans la chaleur humide : presque immédiatement s'exhale ce parfum de biscuit et de pain grillé à la confiture de fraise que je reconnaîtrais maintenant entre tous.
Là où j'ai besoin d'un instrument de mesure, c'est pour le temps. Quand j'ai commencé à prendre le thé au sérieux, c'était au bureau, dans le but d'arriver à cesser de travailler quelques minutes par jour : si j'arrivais à m'obliger à faire le thé et à le boire calmement, ce serait une victoire sur moi-même et sur mon environnement. Il m'a fallu des mois, près de deux ans, mais j'y suis arrivé. Au début, je laissais l'eau dans la bouilloire électrique. Ou bien j'oubliais le thé dans la théière, je le retrouvais froid et imbuvable, parfois au moment d'en faire un nouveau… en ayant oublié que je l'avais déjà fait. Maintenant je fais du thé deux fois par jour et j'en offre autour de moi.
Il me reste pourtant une inquiétude : celle de ne pas respecter les temps d'infusion. J'ai bien remarqué à quel point sont importants le dosage et le temps d'infusion. Aussi je mesure le temps avec un chronomètre électronique qui fait un bruit épouvantable à la fin de la période programmée. Ce bruit est ma punition pour ne pas savoir me concentrer sur la vacuité, pour l'animal indocile qu'est mon esprit futile, toujours susceptible de s'échapper, de s'égarer, de partir en fugue avec toutes les idées et non-idées qui passent.
Pourtant les bruits de la maison sont doux ce soir. Le vieux chien ronfle paisiblement (définition de l'âge mûr, qui me guette : les enfants sont partis à l'université et le chien est mort) ; la pendule bat la mesure, « la pendule au salon qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends » ; la chouette du parc voisin hulule avant d'aller chasser. Le thé lui-même se manifeste à travers de légers bruits de vaisselle, tintement clair et léger de la théière sur le carreau de céramique, celui plus sourd du bol de terre cuite sur la table de bois. Il faudrait une pièce réservée au thé, une sorte d'oratoire, un lieu très simple, clair et vide, à l'exception d'une œuvre d'art sur laquelle fixer son attention un moment. Mais voilà qu'à nouveau je m'égare.
Ici et maintenant, au cœur de la nuit, quelqu'un vient de sonner à ma porte, en ami. La théière contient deux tasses. Je verse le thé brûlant. Partagé, il est toujours meilleur. Les bruits tranquilles de la conversation occupent l'espace.

06 février 2004

Thé De Jus D'Oignon

Ne négligeons pas ces moments de pata-poésie pure qu'une modernité inconsciente d'elle-même nous offre à l'occasion. Texte trouvé sur internet et traduit par la machine elle-même :
Thé De Jus D'Oignon
J'étais par le passé président de la société internationale pour la propagation du jus libre d'oignon. C'était une société difficile à expliquer, soutenu hors du mouvement artistique theologically-orienté minuscule connu sous le nom d'amour Nouveau. De toute façon, nous avons par le passé tenu une partie de thé en laquelle nous avons servi le thé avec (naturellement) du jus d'oignon dans lui. La quantité de jus d'oignon était vraiment extrêmement petite, mais elle a donné une nuance unforgettable de saveur au thé. Pas du tout agréable, mais unforgettable.
Marquez DeBolt, traduction automatique

12 décembre 2003

Chomolungma

Pour Lucien (Suel, of course)


C'était à quelques mois de ma naissance. Un type est allé au bout de sa décision et il est mort sur Chomolungma, le toit du monde comme on dit, quelque part vers le Népal. Quant à moi, si cet homme n'avait pas eu un téléphone-satellite je n'aurais peut-être pas connu mon prénom et j'aurai dû en porter un de hasard. Je m'explique : ce type est celui qu'il faudrait que j'appelle papa s'il avait eu une conduite moins ordalique. Mais il a eu le temps de me donner un nom avant de s'engourdir. Mam', comme je l'appelle, entre deux de ses absences, dit que le rôle du père c'est de donner le nom et que ça suffit. Même qu'Adam, c'est toujours elle qui parle, a passé un bon moment à donner des noms à toutes les choses de la création et voilà pourquoi toutes les choses et les espèces vivantes nous appartiennent et que nous pouvons en faire ce que nous voulons. (Vu comme ça, j'aime autant que le prétendu père ait été congelé à temps.)
Il a voulu partir. Il cherchait peut-être le yéti. Peut-être son sherpa s'appelait-il Tharkey. Je n'ai pas cherché à savoir les détails. Ce que je crois c'est qu'il voulait en faire un vrai job, d'aller sur les montagnes les plus hautes avec des touristes riches. Quand on a de l'argent, cela donne au moins la croyance qu'on peut accéder à tout. Cette croyance est fondée sur cet état d'esprit qu'Adam nous a laissé. Et il s'avère souvent qu'elle n'est pas du tout une illusion. Bref, l'autre, le père, enfin… le type, il essayait de monter une agence de voyage haut de gamme pour millionnaires en recherche de sensations fortes. Que peut-on éprouver de plus fort que de dominer du haut de Chomolungma l'humanité toute entière ? Il aurait pu trouver plus utile. Par exemple il aurait pu fonder une entreprise de nettoyage pour ramasser les crottes que tout le monde laisse sur place et qui n'atteindront jamais une température assez élevée pour leur permettre de se décomposer. Chomolungma, la déesse blanche, est ainsi couverte d'étrons aussi éternels que ses célèbres glaciers. Le yéti, entre nous soit dit, ne fait rien non plus pour arranger les choses : s'il croquait un de ces crétins une fois de temps en temps, ils seraient moins productifs. Quoique ça reste à démontrer : la mort n'arrête pas le cirque.
La preuve.
Il a réussi à entraîner du monde dans son projet, il a englouti ses économies, il a mobilisé des fonds. Du capital risque authentique. Il est parti en reconnaissance. Mam' était restée sur son île, au chaud. Pas folle. Elle savait qu'un embryon devenait fœtus au creux de son ventre et trouvait cela plus important que tout.
Ce fut une année noire pour les courses dans la blancheur glacée de l'Himalaya. Rien que d'y penser, j'en frissonnerais. Cette année-là, des dizaines de touristes plus ou moins aguerris se sont perdus sur Chomolungma. C'est mon chat qui s'appelle comme ça maintenant, ça me fait un souvenir. Un gentil chat et tout blanc, ça tombe bien. Perdus, ça veut dire qu'ils sont morts et que parfois on ne retrouve pas les corps. Mais patience : ce qui vaut pour les étrons vaut pour les corps. Il suffit d'attendre. Un jour une entreprise s'occupera de la récupération. S'il y a un marché, il y aura un service. Faisons confiance à l'initiative individuelle.
Bref, lui, il voulait tester personnellement son idée. C'était un type sérieux, intransigeant sur l'organisation. Penser que vous pouvez sérieusement organiser quelque chose dont la finalité secrète est de vous tuer… Organiser sérieusement sa propre mort. J'ai traité son attitude d'ordalique mais c'est une approximation. La véritable ordalie suppose la croyance à une transcendance. La réalité est pire. Moi, je sais la fin de son histoire. S'il l'avait connue, aurait-il différé ou parié ? Je parie qu'il aurait parié. Ces types pleins de testostérone parient toujours. Le goût du jeu peut les conduire à la perte irréversible.
Mam' m'a raconté. Elle ne raconte même plus que ça. Elle a du mal à se souvenir de ce qui est arrivé il y a cinq minutes ou il y a trois jours mais ce qui s'est passé cette fois-là, ça l'a marquée. C'est sa guerre à elle, elle y revient.
C'est pourtant peu de choses un coup de téléphone d'un homme à sa femme qui attend leur premier enfant. Il y a un côté romantique. Au fait Mam' s'appelle Naomie, elle est métisse, tout le monde est métissé sur son île (et moi aussi, du coup). Un appel téléphonique des pentes de l'Himalaya jusqu'à cette île polynésienne, c'était la percussion de deux mondes que tout oppose. Pour dire qu'une tempête s'était déchaînée sans un préavis déchiffrable, que le sherpa semblait déjà mort, qu'une partie du groupe des japonais qui les avaient précédés de peu avaient fait demi-tour après qu'ils aient abandonné plusieurs de leurs camarades agonisant. Pourquoi aurait-il fallu qu'ils meurent pour veiller quelques quarts d'heure des gens condamnés alors qu'il leur restait encore assez de lucidité pour tenter de redescendre ? Ils étaient passés très près de ces deux autres morts-vivants qu'étaient mon père et son sherpa et s'étaient inclinés. (Si la justice était immanente, elle aurait exigé qu'ils dévissent dans la descente vers le camp supérieur où se trouvaient les secours. C'est bien ce qui leur est arrivé mais peut-être n'y a-t-il là qu'une coïncidence.) Voilà ce qu'il avait à raconter sur le plan factuel. Sur le plan sensoriel, ça n'allait pas fort non plus, symptômes à l'appui. Protection contre le froid insuffisante, oxygène raréfié, partie déjà perdue. Engourdissement. Vision réduite. Hallucinations. Que ça ne fait pas mal c'est une légende. Que la conscience s'altère, ça oui, c'est vrai. Qu'il fallait me donner ces noms, Lucien et Alban, qui veulent dire lumière et blanc et que je porterai celui que je choisirai. (J'ai choisi la lumière parce qu'elle est changeante).
Filet de voix fragile, ténu. Le fil se casse, ne reste que l'effroi d'un immense silence. Mam' a encore attendu des heure avant d'accepter de poser le combiné sur la table, refusant de raccrocher. Tant pis pour la note.
Chez Naomie il y a cette pièce avec des miroirs sur deux murs, face à face. Il faudrait être transparent pour voir les images se renvoyer les unes les autres à l'infini, mais on peut pencher la tête au plus près de l'axe et se voir à des dizaines d'exemplaires de face et de dos. L'envers, l'endroit. Le blanc, le noir. La lumière, l'obscurité. La question est celle de la survie. Le pourquoi n'a plus d'importance. « Comment » : voilà ce qui compte.
L'adolescence est rebelle. Je n'ai pas su comment la vivre. J'ai passé tellement de temps à tout faire pour ne pas lui ressembler… J'ai voulu renoncer à moi-même, j'ai essayé autant que j'ai pu. Incapable d'aller au bout de ce chemin-là par la voie haute, celle de l'extinction du désir, j'ai choisi toutes les voies basses à la fois. Les drogues, l'alcool, le tabac, la vitesse, la dispersion sexuelle…
Plus tard, l'âge venant, à défaut de la maturité, est venu le temps d'accompagner quelques copains jusqu'à leur tombe. Et maintenant voici aussi la maladie de Mam'… (en ce qui le concerne, mon père m'aura au moins évité sa sénilité.)
Un jour, je me débarrasserai de tout cela. Merde. Le toubib dit qu'après quarante ans ce sera plus facile. Ce n'est pas encore pour demain mais je m'attaquerai à tous les excès. Et quand il ne restera plus rien à supprimer, que j'aurais vaincu, que je serai devenu l'ascète lumineux que je porte en moi depuis toujours, euh… alors… je chercherai un guide. Je le trouverai. Sûrement. Je l'appellerai Yongden. Je parie qu'à nous deux on trouvera le corps. Je porte la Lumière.

Berghezeele, avril 2001
Publié initialement in à cause du vent, hiver 2001-2002

18 octobre 2003

Cecilan

Berghezeele, le 18 octobre 2003
Chère C. C.,
Au terme d'une longue enquête qui m'a entraîné, par delà plusieurs océans et de nombreuses mers, de Dunkerque jusqu'à l'île de Ceylan elle-même, j'ai pu recueillir quelques informations utiles sur le Cecilian.
Je passe sur les naufrages et les attaques de pirates barbaresques. Après avoir débarqué à Galle, tout en bas du renflement de cette île en forme de goutte d'eau, il m'a fallu traverser des jungles épaisses comme des fourrures, grimper sur des coteaux pentus et glissants, m'exposer aux intempéries, m'orienter dans une géographie diverse et heurtée. Les quelques images que je rapporte attestent de la beauté de ce voyage, et de ses difficultés. Je te remercie du fond du cœur de m'avoir incité à l'entreprendre, d'autant que le succès était au bout de la quête : j'ai retrouvé le Cecilian ! C'est bien dans la partie ouest du pays que se trouve cet aimable petit Garden, comme je me plais à l'appeler, usant du pidgin local. La récolte 2002 rappelle les Kennilworth, des voisins, comme mon intuition, doublée d'un pénétrant pouvoir d'observation, me l'avait fait supposer avant le voyage, à partir d'un demi-gramme de feuilles sèches. La liqueur est légère et sans amertume, particulièrement aromatique et vive. J'ai suivi le Cecilian de la cueillette à la préparation - flétrissage, roulage, fermentation, séchage, empaquetage - et jusqu'à l'embarquement à Colombo. Expérience inoubliable !
Pour une raison qui, là-bas, m'a échappé, il sera dorénavant difficile de s'en procurer en France, le Cecilian ayant disparu du catalogue D., sur lequel il se trouvait encore il y a peu.
Les dernières pluies de la saison s'éloignaient vers les sommets du nord-est, laissant des ciels de traîne bouleversant de beauté. J'avais eu la chance de traverser la moitié sud de l'île, passant entre la fin de la mousson de sud-ouest et le début de la saison chaude et sèche, à une période à peu près tempérée. Au bord des torrents rapides chargés de reconduire à la mer l'eau tombée en trombes tièdes, la vie s'affirmait dans une débauche de couleurs et de légèreté.

12 septembre 2003

Le thé ne pousse pas au jardin d'Eden

Quand le changement climatique sera pleinement perceptible, il est très vraisemblable qu'il puisse s'accompagner d'une augmentation des événements extrêmes comme le prédisent les scénarios du GIEC ", avertit Pierre Bessemoulin, directeur de la climatologie à Météo France. Un pessimisme que partage l'Organisation météorologique mondiale (OMM). Dans un communiqué récent, elle rappelait d'ailleurs « que les dernières évaluations scientifiques laissent à penser que l'élévation générale des températures due au changement climatique pourrait entraîner une augmentation de fréquence et d'intensité de ces phénomènes extrêmes ».
Comme en Inde où, souligne l'OMM, la vague de chaleur précédant la mousson a été cette année caractérisée par des températures élevées oscillant entre 45°C et 49°C, ce qui correspond à des températures supérieures de 2 à 5°C à la normale. Ce temps chaud a causé la mort d'au moins 1 400 personnes. Autre exemple : au Sri Lanka, le passage du cyclone tropical 01B a donné lieu à des pluies torrentielles qui ont encore aggravé des conditions météorologiques déjà marquées par une forte humidité. Il en a résulté des inondations et des glissements de terrain. La production de thé cultivé à basse altitude devrait diminuer de 20 % à 30 % dans les prochains mois. 
LE MONDE | 12.09.03 | 13h58

05 septembre 2003

Voies

Soit un Cercle.
Le centre du Cercle est la Connaissance ultime, la Sagesse absolue, le Nirvana, le Paradis… Les mots ne manquent pas pour le décrire même si bien peu savent vraiment de quoi ils parlent.
Nous sommes sur la circonférence du Cercle.
Chacun des endroits où nous nous trouvons est différent des autres : autour du Cercle sont toutes les cultures et croyances des hommes.
De chacune de ces cultures partent des rayons qui conduisent vers le centre du Cercle, quelque soit le nom donné à ce centre.
Certains de ces rayons sont complets : ils vont bien jusqu'au centre. Cela ne veut pas dire que ceux qui s'y aventurent font à tout coup tout le voyage mais c'est possible.
D'autres rayons sont brisés : on les emprunte en croyant pouvoir progresser et ils conduisent vers des impasses.
Certaines cultures, particulièrement matérialistes, offrent moins de rayons que d'autres qui sont tournées depuis longtemps vers le développement spirituel. Ou bien leurs rayons sont brisés. Parmi ces rayons brisés, par exemple : le sport pour lui-même, la consommation de biens matériels, l'usage des drogues, la connaissance technique séparée de son substrat humain, pour parler de choses que nous pouvons observer facilement. Sont brisés évidemment tous les rayons bricolés par de faux maîtres, créés de toute pièce par des escrocs, par des mal comprenants divers, plus ou moins honnêtes.
Dans le langage codé de la Bible, on les appelle idoles et veaux d'or, ces faux dieux, ces rayons brisés.
D'autres cultures proposent des rayons authentiques. La sagesse grecque, qui, Occidentaux, nous fonde, rencontrant la mystique juive, produisant la chrétienté judéo-grecque, formule peut-être plus juste que judéo-christianisme, nous offre des rayons sûrs, des Voies de sagesse éprouvées, de Diogène le radical à Ignace de Loyola le mystique, de Socrate, l'accoucheur méditant, à maître Eckart, le bouddha chrétien. J'en passe et des meilleurs.
Mais ces traditions sont-elles vivantes ? Où les trouver, pauvre pèlerin ? Où sont les forêts des premiers bouddhistes ? Où sont les Maîtres vivants ? Ma lampe est bien faible et je cherche dans la nuit et le vent…
Pour ma part, voici ce que j'ai fait : éduqué dans une tradition catholique ouverte et sociale, j'ai trouvé une limite dans la pratique quotidienne, dans la vie de tous les jours. C'était un rayon sans dimension thérapeutique. On pouvait suivre ce qui était proposé en allant très mal et ça ne posait de problème à personne. Aussi j'ai eu l'immense chance de rencontrer un autre rayon authentique, créé il y a 2500 ans en Inde par celui qui allait devenir le « Bouddha de notre temps », une Voie qui s'adresse à l'intelligence de l'homme, qui accepte son sens critique, qui prend en compte l'évolution d'une vie, qui refuse les excès, qui intègre méditation et travail intellectuels et méditation « contemplative ».
Après quelques années, j'ai voulu croire que je pouvais trouver dans la pensée occidentale ce que je cherchais. Pourquoi aller chercher ailleurs ce qu'on a peut-être sous la main ? Espérant renouer avec le monothéisme de mes ancêtres, à la poursuite d'ésotérisme certes instructifs, mais un peu vain, je me suis égaré, j'ai fini par tourner en rond.
Voilà que le thé me ramène doucement au bouddhisme. Il n'y a pas de hasard : quand le disciple est prêt, le maître vient, dit-on.
Quand on prend le thé au sérieux (mais pas trop : justement), il se passe quelque chose. Et personne ne connaît la réalité ultime du centre du Cercle.
Aussi, amis, chacun sur notre rayon, notre Voie, notre Do, enrichissons-nous mutuellement, dialoguons. En Cercle, autour d'une tasse de thé, of course.
Ecrit pour le Cercle du Thé

12 août 2003

Le mot « Darjeeling »

On dit que le mot « Darjeeling » vient du tibétain « Dorge Ling », qu'on traduit littéralement par « lieu où tombe la foudre » (« place of thunderbolts »). Mais c'est beaucoup plus que ça : « Dorge », c'est la foudre de l'illumination, « Ling », le jardin sacré, « Dorge Ling », le Jardin où l'on reçoit l'illumination, si on a bien pratiqué « dans cette vie-ci » (« Gong fu, Kungfu ») et pour peu que notre karma le permette...
D'ailleurs, le portail internet du bouddhisme tibétain s'appelle Dorge Ling et la première minute vaut le détour, avec un drôle de rat de bibliothèque.

14 juillet 2003

GAQ & Gong fu cha

J'aurais voulu parler du Groupe d'Actions de Qualité et du gong fu cha. Mais ce fut une expérience profonde et comme hors du temps, difficile à aborder. J'ai fait le thé devant une quarantaine de personnes. On avait annoncé, en jouant sur les mots, une démonstration de kongfu et tout le monde s'attendait à quelque chose de martial. Le GAQ est une fête à laquelle chacun vient avec sa propre créativité. C'est fou ce que les gens portent en eux. Il y a eu pendant trente six heures des performances d'acteurs, des lectures, des expositions de photos, de dessins, des installations (« Cent fleurs offertes à la vache arrogante »), des concerts, des récitals, une démonstration de tango, des portraits-monotypes, un feu d'artifice, des conférences (« Votre encéphale est-il correctement implanté ? »), une lecture de poèmes de Jacques Roubaud par Laura (9 ans), une lecture d’extraits d'un journal de voyage au Tchad, des ateliers de Chi Qong, de méditation, de chant, un jeu bamba, des chant gallois et j'en passe. A chaque instant, une extrême attention de tous à ce que chacun apporte, une grande ouverture à l'autre. Du respect. L'esprit du GAQ et l'esprit du Thé ne seraient-ils qu'un ? Formulons hardiment l'hypothèse.
La présentation du thé s'est déroulée d'une manière simple, à l'ombre providentielle d'un noyer : une petite introduction pour expliquer quel sens cela avait pour moi (« accepter d'être ce qu'on est devenu et offrir le thé. ». J'ai expliqué que kongfu et gong fu signifiaient travail (k/gong), entraînement, pratique. Gong fu cha : la pratique du thé. Il faut s'appliquer à offrir le thé, être là, s'entraîner. J'ai disposé sur l'herbe un plateau avec deux petites théières et leurs huit minuscules tasses. Les gens ont choisi eux-mêmes le thé parmi les quelques boites que j'avais apportées : Dong Ding, Kway, plus tard Ti Kuan Yin, Immortel des eaux (de Tch'a). Infusions, offrandes, nouvelles infusions, trois fois en tout. Le thé est devenu un élément de la fête, de l'échange commun. Des rencontres. Les mots "gong fu cha", "oolong", recèlent en eux-mêmes une poésie, ils appellent vers l'ailleurs. Le goût du thé concentré dans une théière qu'on aurait pu croire un jouet pour des thés d'enfants et servi comme un liquide rare et précieux, d'une couleur riche et d'un arôme puissant, entouré de mille soins, dans des tasses qu'on pourrait cacher dans le creux de la main : tout cela participe au contact avec le Tout Autre.
Thé, théâtre, théâtralité… Finalement, rituels et rites ne seraient que chorégraphie ? La question, je pense, est dans cette opposition très occidentale du sacré et du profane. Que serait une chorégraphie qui ne nous entraînerait pas hors de nous-mêmes, hors du quotidien ? Ce serait du pur divertissement, comme les variétés de la télé.
Nous vivons cette époque de l' « entertainment », de l'industrie du loisir, de la confusion généralisée. Que dirait maintenant Pascal, lui qui dénonçait le « divertissement », cette attitude qui empêche, justement, d'accéder à la porte étroite et de la franchir ?
L'art (dont l'écriture), le rituel, le thé, (mais aussi le voyage, l'érotisme, tout ce qui fait sortir « hors de soi ») sont-ils là pour relier à autrui, pour ouvrir à l'altérité, au « Tout Autre » (il y a des stades) ou pour constituer sans cesse de nouveaux espaces au marché ?
C'est de la vie comme initiation dont je parle, une démarche spirituelle, avec ou sans dieux, avec ou sans Dieu. Que chacun se réfère à la conception du monde qui lui est propre, par culture ou par choix. Toutes sont également respectables (théisme, athéisme, agnosticisme) tant qu'elles ne servent pas de prétexte à l'oppression. (Et dans cet espace laïque, je ne parle d'ailleurs pas de la mienne.)
Or, sur quelles pistes partons-nous lorsque nous participons à tel ou tel rituel ? De quel voyage est-il question, sinon du voyage d'une vie et de la transformation d'une « existence » (comme existent les vaches, les chevaux et les poulets) en destin humain ?

Photo © Josyane Suel