« Le fil du temps est comme le fil de l'épée du bourreau chinois. Il y a un sifflement, l'épée essuyée retrouve déjà son fourreau, la tête du condamné est toujours sur ses épaules, le corps semble attendre encore, immobile. Après un instant long il tressaute, enfin la tête roule dans la poussière. Toujours le temps rattrape le temps. »
- Zappe, c'est vraiment trop dégueulasse, crie Carole. Ça me fout la trouille, on dirait le pire de France Culture.
- Tu sais, répond Julien en coupant la radio, il paraît qu'on a fait dix mille guerres en six mille ans. Et cela ne va pas vers un mieux. Ce n'est pas la littérature qui me fait peur, c'est la réalité du monde.
- On quitte le siècle de l'histoire industrielle du meurtre, dit Julien.
Carole et Julien ne sont pas paranos, non, ils sont responsables, c'est ainsi qu'ils se vivent. Avec eux, Toine, l'ange blond, le fils de Carole, si doux, si calme, trop calme, trop silencieux, trop doux. Toine a maintenant dix ans. Jamais il n'a parlé. Alors Carole et Julien attendent la première parole de Toine : ce ne pourra être qu'une parole d'importance, ils le savent. Carole et Julien savent beaucoup de choses. Ils sont responsables de Toine et du monde dans lequel il vit.
- C'est pas en Corrèze qu'il fallait se planquer, bondieu, c'est hors du système solaire ! marmonne Julien en cassant son bois.
Toine le taiseux regarde. Son œil n'exprime rien pour ce grand escogriffe qui fait tournoyer une cognée au dessus de sa tête et l'abat d'un coup, fendant les bûches de hêtre dans un bruit explosif. Toine a peur du bruit. A chaque coup, il sursaute.
Toine déteste Julien.
Pa'fois Toine voud'ait que Julien meu'e.
Julien est assez fier de son organisation.
*
Sud-Ouest
mardi 4/01/2000 :Réveillon tragique à Margerides
L'incendie qui a ravagé une maison à Margerides, en Corrèze, au moment du réveillon, semble avoir fait deux victimes, peut-être trois. La maison était habitée par une famille venue du Nord il y a deux ans. Sous réserve d'identification, les enquêteurs pensent que les corps découverts sont ceux de Carole et Julien Vandyck. Le fils de Carole, né d'un premier mariage, un enfant autiste de 10 ans, est actuellement porté disparu. Le capitaine des pompiers n'exclut pas que le jeune garçon soit enseveli sous les décombres. Dans ce cas, il n'y a aucun espoir de le retrouver vivant. Il semble que les propriétaires aient vécu repliés sur eux-mêmes et qu'ils aient stocké de grandes quantités de carburant. Ce stockage, parfaitement illégal, explique en partie la violence et la rapidité de propagation de l'incendie. L'asphyxie semble être la cause de la mort des deux personnes retrouvées. Les corps sont carbonisés, néanmoins une autopsie de principe a été demandée par le parquet, comme il est de règle dans tous les cas de mort violente.
samedi 8/01/2000 :
Mystère à Margerides
Les premiers résultats de l'autopsie pratiquée par le service de médecine légale de Tulle sur les corps de Carole et Julien Vandyck indiquent que la mort des margeridois de fraîche date n'est pas due à l'incendie. Il semble bien qu'ils étaient morts tous les deux avant que le feu ne ravage la maison. La jeune femme a été tuée par une arme à feu, dans son lit. Une balle de calibre 38 a en effet été retrouvée parmi les débris de la boite crânienne. Quant au corps de son mari, il était dans la cave, empalé sur une pique de bois. On peut penser à une chute mais il parait difficile aux enquêteurs d'admettre qu'il s'agisse d'une coïncidence. Julien a-t-il tué son épouse avant de se donner la mort d'une manière particulièrement absurde ? On parle aussi d'un allemand, récemment évadé alors qu'il purgeait une peine de prison pour meurtre en Allemagne et qui aurait été aperçu dans la région.
On reste par ailleurs sans nouvelle de Jacques-Antoine, le fils handicapé du couple, dont le corps n'a toujours pas été retrouvé, malgré des recherches approfondies.
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- A pus peu' Ca'ole. Hein, Ca'ole, a pus peu' ? Toine aussi, a pus peu'.
Ce texte a été initialement publié
par Jean-Paul RUIZ, artiste plasticien & créateur de livres d'art,
à Saint Aulaire, en Corrèze, le 1er janvier 2000
puis dans La Vie encore, Castor Astral, 2001
© Castor Astral, 2000
