28 avril 2003

De l’unité

Les neveux ou petits enfants de Sen no Rikyu qui ont créé les écoles Urasenke, Omatosenke et une troisième dont le nom m'échappe étaient tous trois convertis au christianisme. Il y a peut-être dans chanoyu un « programme génétique » qui est déjà un syncrétisme et nous retrouvons dans ce rite tel qu'il nous est maintenant accessible des éléments qui sont aussi dans notre propre culture, venus de notre bain culturel chrétien (c'est à dire judéo-grec). Il faut aussi dire à cette occasion que les dits de Bouddha Shakyamouni, qui, passé par le t'chan en s'alliant au tao, ont donné le zen, ont d'abord été prononcés et écrits dans deux langues indo-européennes, le pâli et le sanscrit, qui véhiculent des catégories (le temps, l'espace, les systèmes trinitaires) qui nous sont familières.
Alors, d'où nous vient cette sensation de "nous au sein du monde" ? (Le thé) est-il un pont, un lien, un passeur ?
Pourquoi trois questions ? Pourquoi trois neveux ? Pourquoi l'unité se manifeste-t-elle dans la trinité ?
(« Le bouddhisme et le tao sont dans le t'chan. Le t'chan est dans le zen et le zen est dans le chado (la voie du thé). »)
- Bon, c'est l'heure de ma piqûre. Voilà l'infirmier. Il faut que je vous laisse.

10 janvier 2002

Esprit es-tu là ?

Il y a une fraternité du vin, fusionnelle, joyeuse, vite bruyante, parfois incontrôlable. Il y a un esprit du vin, volatil et prenant.
Dans le thé aussi, il y a un principe, mais d'éveil, d'attention, de tension. Le thé est associé à la méditation, on boit du thé pour ne pas s'endormir. Des légendes associent la découverte du thé à l'Eveil avec majuscule (cf. les paupières de Boddhidarma).
Le vin, dans la Bible, est associé aux excès de Noé (ses filles doivent le recouvrir d'un manteau pour protéger la pudeur). Le vin fait sortir de soi, il lève les inhibitions. Dans un groupe qui se constitue pour une soirée quelconque, le vin, les boissons alcoolisées ont un rôle facilitateur. Il suffit de voir comment « l'ambiance monte » en fonction du temps qui passe, lui-même simple indicateur du taux d'alcoolémie.
Le thé est aussi associé au jeu. J'imagine, faute de les avoir connues, des maisons de thé asiatiques où l'on joue fort avant dans la nuit au mah jong, aux dés, dans la tension stratégique et la présence à soi.
Le vin est oublieux de soi. Il enivre.
Le thé renvoie à soi. Il éveille.
Ces différences sont dans le produit lui-même, et dans l'usage qu'on en fait.
La secte des Hachinchins utilisait la pâte de cannabis pour déclencher la pulsion du meurtre et en entretenir le goût. Certains de nos contemporains l'utilisent pour se découvrir cool, pour planer, raides défe. On dit qu'une toxicomanie, c'est la rencontre entre un produit et une personnalité, dans un contexte donné. Elle n'est pas dans le produit seul.
L'alcool, le THC modifient les perceptions. Ils transforment, non pas le monde, mais l'appréhension du monde. La théine, elle, aiguise les perceptions, permet à la lucidité de s'exercer.
Alors, l'esprit du thé ? La rencontre entre un produit qui augmente certaines perceptions sans en modifier la nature, une personnalité en recherche, dans un contexte, par exemple ce Cercle : oui, parfois, l'esprit est là.

14 décembre 1992

Post America

Dans un temps pas si lointain, un temps antéblog, post venait tout droit du latin et signifiait après. C'est en ce sens que j'avais appelé le journal tenu au cours d'un périple à travers les Etats-Unis Post America. Cela ne voulait pas dire quelque chose comme Courrier posté électroniquement d'Amérique mais bêtement Mis en forme au retour d'Amérique. C'était en 1992. A force de lire des auteurs américains, il m'était venu l'envie d'aller voir à Missoula, Montana, si l'air sentait l'encre et si les paysages incitaient à ouvrir un carnet de notes. L'achat au dernier moment d'un roman de Tony Hillermann, pour sa couverture représentant une mesa de Monument Valley (voir dans Il était une fois dans l'Ouest le paysage dans lequel évolue la calèche de Claudia Cardinale quand elle rejoint la ferme, encore ignorante de la raison pour laquelle personne n'est venu l'attendre à la gare), nous a envoyés vers le sud ouest, plutôt que vers le nord est. Mais les bouquins emportés dans nos têtes étaient les mêmes, presque tous américains.
On pouvait croiser au fil de la route des bribes de textes ou de simples mentions de Paul Auster (L’invention de la solitude, Moon Palace, La musique du hasard), Daniel Boorstin (Naissance d’une nation), Richard Brautigan (La pêche à la truite en Amérique), Don DeLillo (Americana), Mircea Eliade (Le sacré et le profane), James Ellroy (Un tueur sur la route), Jim Harrison (Dalva, Nord-Michigan), Tony Hillerman (The blessing way, Là où dansent les morts, Le voleur de temps, Dieu qui parle, Le vent sombre), Ed McBain (Faites-moi confiance), Thomas McGuane (L’homme qui avait perdu son nom), Norman Mailer (Le chant du bourreau), Didier Vandemelk (Le carnaval de Denise).
Post America - Colorado, Nouveau Mexique, Arizona, Utah, Wyoming - se trouve dans les archives de ce blog, aux dates auxquelles les notes ont été prises, en juillet, août et septembre 1992.

26 septembre 1992

Echos II

Comme une nouvelle rémanence du voyage, Dalva se manifeste à France Culture. Elle nous appelle à Paris. Et on the road again.
C’est avec Cléo et Gérard T. que nous allons écouter Dalva et son grand-père nous parler de l’Amérique.

DALVA
DE JIM HARRISON
MISE EN SCENE
ET ADAPTATION
GARANCE
avec Philippe Polet et Garance
du 16 septembre au 11 octobre 1992
THEATRE DU CHAUDRON
CARTOUCHERIE
Route du champ de Vincennes Paris 12°

ERRANCE
Je marche du côté de Bercy, j’erre par les Halles, me retrouve à Château Rouge. Ceux que je croise sont blacks, blancs, beurs, bagarreurs ou flâneurs, tagueurs, rappeurs, badauds, clodos…
Ce pourrait être New York que j’aime et que je hais. New York démesurée, rapace et généreuse, si laide qu’elle en est belle.
Dalva est près de moi, de nous, je l’accompagne dans son errance… New York, Los Angeles, le Michigan, la France, l’Angleterre, le Mexique, le Brésil et puis de nouveau le Nebraska d’où elle vient.
Si je tirais un trait, une ligne droite traverserait l’Amérique d’est en ouest ; elle partirait de New York, passerait par le Nebraska, Sioux City jusqu’à Sacramento, Californie.
Quand on approche du domaine du grand-père de Dalva en Nebraska, on longe ce qu’on croit être une forêt. Tous les arbres ont été plantés par l’arrière-grand-père Northridge pour créer des coupe-vents, des abris contre les bourrasques des plaines. Il y a des rangées de pins, de baies de buffle, d’oliviers russes, des pruniers sauvages, des pommiers épineux et des saules. Plus au centre, de grands frênes verts, des ormes blancs, des érables argentés. A l’intérieur des couronnes délimitées par les arbres se trouvent les champs, les étangs, une rivière et, au cœur du sanctuaire, la ferme originelle.
C’est là que grandit Dalva.
Elle rencontre Duane, un jeune indien. Ils ont tous les deux quinze ans. « J’étais mouillée après ce baptême dans la rivière, il était sec et brûlant, son haleine sentait l’odeur aigre du vin de prune sauvage, le parfum sûri des fruits mûrs, la terre et les brindilles collaient à notre peau, le petit cercle de lumière au sommet du tipi tombait sur mes yeux. Je ne croyais pas que j’irais jusque là. »
A un siècle de distance elle croise les chemins de son aïeul, lui aussi uni à une indienne : ils se heurtent aux mêmes interdits, connaissent les mêmes passions, les mêmes révoltes, les mêmes espoirs.
Il était une fois une femme.
Mais le temps se dédouble dans cette histoire — dans l’Histoire ? — où rien ne saurait advenir qu’une fois.
L’homme de la première génération, le pionnier, a déjà écrit le récit que son arrière-petite-fille, la jeune femme d’aujourd’hui, dans l’apprentissage de sa liberté, ne peut faire autrement que reprendre.
De la fondation du mythe à son déclin court le fil de sang qui a commencé de se tisser avec le premier indien tué, fermant la porte de l’Eden.
Et la somme de toutes les fois, de tous les destins qui par delà la mort, les massacres les rivalités, les épreuves dans la paix ou la guerre, se répondent et se croisent, cela compose un pays : l’Amérique.

07 septembre 1992

Echos

Le voyage ne cesse de résonner. Des échos se font entendre à la radio, au cinéma, dans les livres, au théâtre.
Tony Hillerman le premier se rappelle à nous : son roman The dark wind a été adapté au cinéma . Il passe dans une salle confidentielle du quartier latin, à Paris.
Le lundi de la braderie lilloise produit des effets jusqu’à Dunkerque, et le travail à peine repris s’interrompt déjà pour nous permettre d’aller par le cinéma jusqu’en Arizona avec Jim Chee, le policier navajo traditionnaliste et Joe Leaphorn le lieutenant de la police tribale.

16 août 1992

Moscou

Remise de la voiture à 8:00 am, attente et voyage et attente et voyage et Michel nous accueille à Bruxelles. Pour nous amuser encore un peu, TWA garde nos bagages à New York, à moins qu’ils n’aient été envoyés vers Moscou. Ils reviendront le lendemain à Bavinchove, en taxi. Les gens conduisent comme des fous, en Belgique comme en France. Ils nous font peur.
Et puis, à Douai, retrouvailles avec les filles. Elles sont belles comme le jour, bronzées comme des pains cuits et leur lumière me réchauffe dans ce climat à nouveau un peu frais.

15 août 1992

Usine du XIXème et ancienne librairie

Balades dans Denver toute la journée, jusqu’à la saturation. Je sais pourquoi je préfère la campagne. Nous visitons le mall de la 16e rue, infernale concentration de magasins, palais de la consommation, ça se passe comme ça en Amérique. Nous visitons le remarquable musée d’arts de Denver.
Denver Art Museum
100 West 14th Avenue Parkway
Denver, Colorado 80204 303/640-1793
avec ses collections d’art, l’Amérique à travers son histoire, les arts indiens : peintures de sable navajo, parures de coquillages et de petites plumes rouges, armes ouvragées, fétiches, l’art western, peinture, sculpture, mobilier.
Projet ? :
Watch for our Grand
Re-Opening and Centennial
Celebrations in
February 1993
Après être revenus faire les bagages et avoir abandonné beaucoup de choses qui risquaient de faire excédent de poids dans l’avion, nous revenons passer une soirée musicale — country music — dans un bar sans alcool au public très jeune. Le lieu est remarquable, dans un quartier d’usines abandonnées, à l’architecture de briques et de ferrailles. Le décor mélange usine du XIXème et ancienne librairie. Le public participe à la décoration : punks des années 80, hippies des années 70, dans le Figaro on parlerait de la faune étrange. Tout ce petit monde a l’air gentillet. Le patron est français, de Montélimar, l’un des musiciens aussi.

14 août 1992

La route du retour

La longue route de retour vers Denver coupe le coin nord-est de l’Utah et revient dans le Colorado par Dinosaur, village poussiéreux d’où nous envoyons des cartes postales sauriennes à Agathe, Dorothée, Arthur et Martin. Dans un minuscule magasin de souvenirs, on peut acheter des éclats d’os pétrifiés de ces fameuses bestioles.
Un baraquement sordide affiche honteusement son enseigne : Syndicat des Mineurs. Vue d’ici la France doit être perçue comme un des derniers pays communistes [ce qu'elle est, d'ailleurs : note ajoutée en 2005].
Notre route rejoint bientôt l’US70, qui nous emmène en quelques heures à Denver. Nous passons au nord d’Aspen, et il est dommage de ne pas avoir le temps de faire le détour parce que ce nom évoque de spendides forêts de trembles au tronc blanc bien qu’il rappelle aussi les tristes exploits de Michael Plunckett, le serial killer de James Ellroy.
Arrivés à Denver en milieu d’après-midi nous trouvons difficilement un motel à proximité de l’aéroport. Ce sera finalement un motel Budget, à l’ambiance étrange, où habitent à l’année des ouvriers. Il y a un certain luxe, une piscine, mais cela n’est pas entretenu, pas plus que le patron, d’origine asiatique, ne s’entretient lui-même. Des playmates asiatiques sont omniprésentes, sur chaque mur, et l’ensemble laisse une impression de lassitude et de dégoût. On est loin de la morale vécue en Utah, USA terre de contraste, le cliché se vérifie à chaque pas.
Mais nous sommes dans notre bulle, à dix kilomètres de l’aéroport d’où nous partons dans trente six heures. Cela suffit à notre bonheur.
Denver, de jour et avec une carte lisible, plus la grande habitude que nous avons maintenant des signalisations et de la voiture nous paraît une grande ville provinciale qu’il est possible d’apprivoiser.
Dans une salle vaste comme une foire commerciale, une exposition. Nous sommes invités à entrer et déambulons un moment entre des dizaines de stands de clubs de fans de base ball. On peut acheter les photos dédicacées des vedettes et des obscurs, petites photos dans des boites en bois, badges, insignes divers.
Quand Flax vit les signatures des Cubs rassemblées dans la boite, il fut frappé de stupeur. Il examina les papiers avec révérence, et, se tournant vers moi, les larmes aux yeux, m’annonça sans ambages que cette année soixante-huit serait celle des Cubs. Il avait presque raison, bien entendu, et sans leur effondrement en fin de saison, combiné avec la percée éblouissante de ces canailles de Mets, sa prédiction se serait certainement vérifiée. Les autogaphes me rapportèrent cent cinquante dollards, ce qui couvrait plus d’un mois de loyer.
Le soir nous ressortons et allons boire des bières légères dans un bar à musique sur Arapaoe Avenue, où joue un ensemble rockabilly d’une qualité saisissante.

13 août 1992

Penser en zappant

Route de retour. Presque rien à en dire. Nous campons dans une forêt, très haut, à 2 800 mètres. Je suis essoufflé à nouveau. Ed, le volontaire qui s’occupe du camp, nous a invités à son camp fire pour la soirée. Demain nous serons à Denver pour y passer trente six heures.
Trois semaines étaient une bonne mesure : je rêvais cet après-midi, tout en conduisant, à mon lit de Bavinchove.
Je pense en zappant, comme la TV US qui zappe toute seule. Il va maintenant falloir se poser quelque part, à la maison par exemple, et voir la même chose tous les jours.
Le voyage comme métaphore de la vie : ne pas savoir ce qui va arriver, l’accepter, passer par des émotions fortes et contrastées (la nuit avec l’ours, le camping merveilleux d’hier soir), apprendre à faire confiance, se laisser aller en toute vigilance dans le flot de la vie. Voilà pourquoi, plus jeune, je ne savais pas voyager.
Vivons maintenant l’instant qui vient, la douceur du soir.

12 août 1992

Françoise’s birthday

Le feu brûle à nouveau, la tente est montée à l’ombre d’un olivier, parmi une garrigue de sauges et de petits cactus à fleur rouge. En bas d’une pente douce, le soleil se couche sur Flamme George Lake. En opposition parfaite, à l’est la lune pleine se lève. Dans la garrigue j’ai rencontré des cervidés, des chiens de prairie, des lapins avec oreilles à l’européenne.
Et ici, en principe, il n’y a pas d’ours.

*

Maintenant le retour se fait sentir. L’objectif est de rallier Denver. Nos conversations sont alimentées par la remise de la voiture, l’organisation des bagages, etc… Françoise ne fait presque plus de photos : c’est un signe. La route est longue, traverse des déserts couverts de sauge, des collines arides et poussiéreuses. Parfois une vallée est irriguée, il y a des pâturages : moments de détente. Françoise conduit une grande partie de la route, ce qui nous prive de sa traduction live de The blessing way de Tony Hillerman. Son anglais est bien meilleur que le mien, encore que j’arrive à me sortir de presque toutes les situations (sauf au téléphone lorsque j’ai voulu confirmer les billets de retour auprès de TWA et que j’ai dû à ma grande honte passer la communication à Françoise au bout de quelques minutes).

*

Ce soir nous nous sommes baignés dans le lac, avons marché, contourné une charogne de cervidé qui achevait de retourner aux éléments, dérangé les chiens de prairies, observé une dizaine de mule deers descendre boire. J’ai allumé des bougies pour Françoise et nous avons fait un festin de pâtes à la sauce BBQ. Je lui avais offert ce matin un collier de fétiches zuñi et les dessins que les filles m'avaient confié pour cette occasion.