La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme des longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme des hautbois, verts comme des prairies,
-Et d'autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Quelques citations d'auteurs que j'aime bien, quelques textes que j'ai pris plaisir à écrire, récemment ou il y a longtemps, et que j'ai envie de partager, une photo, une image par ci par là. Tout ça a quelque chose à voir avec le dilettantisme et la fantaisie. Pourquoi ne pas commencer par se faire une tasse de thé ? DL
26 juin 2005
L'œuf et la poule, pataphysique de la théière
La théière, exploration des voies inutiles (suite)

Ho, China, 10th century B.C., bronze, Musée d'arts asiatiques de Minneapolis
Décidément, la Chine abrite un grand peuple : juste avant de découvrir le thé, il avait déjà inventé la théière.

Cup with Handle, China, 2nd century, glazed porcelain, Musée d'arts asiatiques de Minneapolis
Plus tard, on observe des tentatives d'hybridation entre la théière et la tasse. L'analyse fonctionnelle n'a à l'évidence pas encore été menée bien loin. En effet, une fois le thé infusé dans la tasse, celle-ci étant destinée à la boisson, à quoi sert donc le bec verseur ? Peut-être manque-t-il un chaînon archéologique, qui montrerait une tentative fonctionnelle intermédiaire, le bec verseur revenant en arc de cercle dans la tasse elle-même. Cela pourrait être l'ancêtre de l'anse de la théière, les deux objets divergeant à partir de là : une authentique théière à anse (pour limiter les risques de brûlure, on cesse de creuser l'anse : l'eau bouillante n'y circule plus), ressemblant fonctionnellement à celle que nous connaissons, et une tasse sans anse.
Le zhong, ou tasse à infusion, constitue, lui, une curieuse résurgence, à la forme parfaite et à la double fonction maintenue.

Ho, China, 10th century B.C., bronze, Musée d'arts asiatiques de Minneapolis
Décidément, la Chine abrite un grand peuple : juste avant de découvrir le thé, il avait déjà inventé la théière.

Cup with Handle, China, 2nd century, glazed porcelain, Musée d'arts asiatiques de Minneapolis
Plus tard, on observe des tentatives d'hybridation entre la théière et la tasse. L'analyse fonctionnelle n'a à l'évidence pas encore été menée bien loin. En effet, une fois le thé infusé dans la tasse, celle-ci étant destinée à la boisson, à quoi sert donc le bec verseur ? Peut-être manque-t-il un chaînon archéologique, qui montrerait une tentative fonctionnelle intermédiaire, le bec verseur revenant en arc de cercle dans la tasse elle-même. Cela pourrait être l'ancêtre de l'anse de la théière, les deux objets divergeant à partir de là : une authentique théière à anse (pour limiter les risques de brûlure, on cesse de creuser l'anse : l'eau bouillante n'y circule plus), ressemblant fonctionnellement à celle que nous connaissons, et une tasse sans anse.
Le zhong, ou tasse à infusion, constitue, lui, une curieuse résurgence, à la forme parfaite et à la double fonction maintenue.
25 juin 2005
Apprendre à gouter le thé, méthodologie accessible à tous

Les trois étapes de la dégustation
Etape 1 : examen visuel
1 - limpidité
2 - couleur
3 - brillance
4 - pureté
5- viscosité, onctuosité
Etape 2 : examen olfactif
A : tasse au repos
1 - première impression : bonne ou douteuse ?
2 - intensité aromatique : puissante – ouverte – discrète ou fermée ?
3 - complexité aromatique ; y a-t-il plusieurs familles d’odeurs dans ce thé ?
4 - nuance(s) aromatique(s) : florales, fruitées, végétales, minérales, boisées, épicées, grillées, sous-Bois, animales…
B : après rotation dans la tasse refaire les étapes A : on obtient une évolution (augmentation de l’intensité aromatique, de la complexité et des nuances)
Etape 3 : examen gustatif
1 - ouverture : franche, vive, molle, souple, riche, faible, cristalline, épaisse ?
2 - équilibre à décrire selon le type de thé : blanc, jaune, vert, bleu-vert, rouge, noir
3 - corps (la matière) : léger, consistant, puissant, souple…
4 – fin de bouche : plaisante ou non ?
5 - longueur en bouche (empreinte laissée par le thé) : brève, longue, agréable ?
NB : l’ensemble des perceptions en bouche s’appelle la flaveur.
Elles sont caractérisées par :
> Le goût (les quatre saveurs : sucré – salé – acide – amer)
> Les arômes par rétro-olfaction
> Les sensations trigéminales : sensations tactiles (texture du thé), sensations thermiques (température du thé), sensation pseudo-thermiques (qui peut être donnée par rapport à la matière du thé), …
> Les sensations chimiques (interaction de molécules : acidité, tanins)
Références aromatiques
Animal : bouc, bouse de vache, chien, chien mouillé, cuir, fourrure, huître
Balsamique : bois de santal, camphre, cèdre, cire d'abeille, encaustique, menthol, patchouli, pin, résine, sapin de Noël, vétiver
Boissons-infusions-liqueurs : Cacolac, café, camomille de Cyann, génépi (armoise), kirsch, menthe, tilleul, tisane, verveine d’Augustin
Chimique : acétone, alcool à brûler, caoutchouc, composés terpéniques, iode, mastic (huile de lin), médicament, pâte à modeler, shampooing, térébenthine, trichloréthylène, white spirit
Confiserie-Pâtisserie : amande amère, amande fraîche, angélique confite, baba au rhum, barbe à papa, bergamote, berlingot, beurre, beurre sucré, bonbon des Vosges, biscuits sablés de Dorothée, brioche, cachou, calisson d'Aix, chocolat, chocolat au lait, chocolat noir, confiture, crème pâtissière, figolu, flavigny, fleur d'oranger, fraise Tagada, frangipane, fruits confits, gâteau, lait, loukoum, macaron aux amandes, mie de pain, miel, orange confite, pain, pain d'épices, pastille Vichy, pâte d'amandes, sucre candy, vanille
Empyreumatique : amande grillée, cacao Van Houten, Rou Guy singapourien de Béatrice, cendre, cigare, encens, feu de bois, fumée, pain grillé avec une note de confiture à la fraise d’Agathe, rôti, tabac, tabac froid
Epices & aromates : aromates : ketchup, moutarde, paprika, vinaigre ; épices : cannelle, clou de girofle, curry, gingembre, poivre, safran
Floral : arbres et arbustes à fleurs : acacia, aubépine, datura, lilas, magnolia, mimosa , seringat ; bulbes à fleurs : iris, jacinthe, jonquille (narcisse), tulipe ; fleurs cultivées : azalée, gardénia, jasmin, œillet, orchidée blanche de Jacques, tubéreuse de Béatrice ; fleurs des jardins : chèvrefeuille, glycine, laurier-rose, pivoine, rose, fleurs jaunes de Lionel ; fleurs sauvages : ciste, coquelicot, genêt, muguet, myrte, nénuphar, violette ; fleurs séchées : immortelle, rose séchée
Fruité : abricot, banane, figue, grenade, griotte, kiwi, melon, mirabelle, nectarine, nèfle, noyau, olive, pastèque, pêche, prune, raisin, agrumes, citron, clémentine, mandarine, orange, pomelo, qumkuat ; fruits blancs : poire, poire blette, pomme, pomme verte ; fruits des bois : fraise des bois, framboise, mûre, myrtille ; fruits exotiques : ananas, citron vert, datte, fruit de la passion, goyave, kaki, mangue, noix de coco, papaye ; fruits rouges : groseille, fraise, cerise ; fruits secs : abricot sec, figue sèche, noisette, noix, pruneau, raisins secs
Minéral, nature ouverte : embruns de proue de la goélette de Jean-Claude, craie d'écolier, créosote/grésil, galet chaud, goudron, huile de vidange, lame du sabre de samouraï de Niji, pétrole, pétrole blanc, pierre à aiguiser, pierre à fusil, poudre, silex, vents iodés de bord de mer de Didier
Végétal : avocat, châtaigne, pomme de terre, alliacé, ail, échalote, oignon, champignon, sous-bois, truffe, herbacé, gazon coupé, légumes, légumes cuits de Lionel, navet, poireau, tomate séchée ; végétal aromatique : arnica, basilic, céleri, cerfeuil, citronnelle, estragon, fenouil, genièvre, laurier, menthe, menthe blanche, parfums de garrigue, persil, sauge, thym, tilleul, verveine ; végétal sec : feuilles sèches, foin, fût, tabac, sciure, taillure de crayon ;végétal vert : buis, feuille de tomate, géranium
25 mai 2005
Une enquête du maître de fengshui (Vittachi)

- Vous voulez boire quelque chose ?
- Euh... un *ching cha*, répondit Wong. *Bo leih*.
Joyce parut perplexe. "Je ne pense pas qu'ils aient du thé chinois, mais je vais demander." Alors qu'elle ouvrait la porte pour s'éclipser, un rugissement de batterie fit irruption comme un dragon dans la pièce.
Wong secoua lentement la tête. Comment était-il possible qu'un club chinois plein de clients chinois dans une ville chinoise ne serve pas de thé ? Le nouveau Singapour ne cessait de le déconcerter et de le décevoir. Ce n'était pas sa planète. (pp. 77-78)
"Non, je veux dire des *vrais* trucs de p'tit déj, insista-t-elle avant de se tourner vers Wong. Vous pouvez lui dire que je veux un muffin à la banane et un cappuccino. Ils font du cappuccino ici ?
- Je ne sais pas. Je ne crois pas. Seulement du thé chinois. Si vous n'aimez pas les raviolis vapeur, vous n'avez qu'à essayer les nouilles sautées. C'est très bon au petit déjeuner." Il plissa les yeux, vexé qu'elle ne se rende pas compte du privilège qu'elle avait de pouvoir goûter à la cuisine exceptionnelle de Ah-Ooi. (p. 105)
"(...) C'est une mission confidentielle. Et puis je ne crois pas aux fantômes. Je ne veux pas m'occuper de cette affaire.
- Ce n'est pas sa tasse de thé", ajouta Joyce.
Wong baissa brusquement la tasse de *bo leih* qu'il venait de porter à ses lèvres.
"Non, je ne veux pas dire que ce n'est pas votre tasse de thé", précisa la jeune femme.
Perplexe, Wong la regarda en clignant les yeux, sa tasse suspendue à mi-chemin entre la table et sa bouche. (p. 149)
Leur hôte finit par grommeler : "Vous voulez p'têt' un thé ou quelque chose. La cuisine est sur la gauche."
Wong remercia d'un hochement de tête, et ils s'assirent de part et d'autre d'une petite table carrée poussée contre le mur.
"T'as du thé vert ? demanda Joyce. Il aime le thé vert."
Le jeune homme réfléchit un moment. "Nan. J'ai du Gatorade. C'est bleu.
- Il a du Gatorade, Joyce crut-elle bon de répéter à Wong. C'est bleu.
Le géomancien secoua la tête.
"Merci, mais je ne crois pas, traduisit joyce. Du thé normal, ça ira. sans lait et sans sucre, et tu n'as qu'à juste plonger le sachet trois fois dans l'eau, ça sera assez infusé." (p. 275)
"Ce n'est pas un interrogatoire officiel. Juste une petite discussion." Gallaher se tourna de nouveau vers Joyce. Il continua à parler très calmement. "Je vais aller me prendre une tasse de thé. Et ensuite, je déciderai de ce que je vais faire. A votre place, je commencerai à réciter ma prière. Je prierai pour que le gentil policier Gallaher apprécie sa tasse de thé et que ça le mette de bonne humeur. Parce que si ça ne suffit pas pour passer la mauvaise humeur dans laquelle vous m'avez mis, ça risque d'assez mal se passer pour vous, M. Wong et M. Kilington." (p. 301)
Nury VITTACHI, Le maître de fengshui perd le nord, (Une enquête du maître de fengshui), Picquier Poche, trad. de l'anglais (Hong Kong) par Julie Sibony.
30 avril 2005
Les loups carnivores
- Maman , comment je peux faire avec cette chanson, celle des loups carnivores, qui me tracasse tout le temps.
- Ah bon, les loups carnivores te font peur ?
- Non, c'est pas ça. Elle tourne tout le temps dans ma tête. Elle fait la course avec les autres histoires sans leur demander la permission. Elle court après elles et elle leur demande pas si elles veulent jouer.
- Ah bon, les loups carnivores te font peur ?
- Non, c'est pas ça. Elle tourne tout le temps dans ma tête. Elle fait la course avec les autres histoires sans leur demander la permission. Elle court après elles et elle leur demande pas si elles veulent jouer.
29 avril 2005
Index des archives
Amours noires
Apprendre à goûter le thé, méthodologie accessible à tous
Apprentissage
Autour du feu
Barbares d'Occident
Buvant du thé oolong
Cadavre grand m'a raconté
Cadavre grand m'a raconté (2)
Cecilan
Chomolungma
Civilisation
Communiqué des Misters des Voix Picardes
Correspondances
Culture tribale et canicule
Dans cette caverne (François Augiéras)
De l'unité
De la poésie et de quelques unes de ses expressions modernes
Découvrez Al Ackerman chez S.L.
Ecrivains
Eléphant (fragment)
Encyclopédie chinoise
Esprit du thé
Esprit es-tu là ?
Faire l'ange ou une brève histoire d'amour
fractal du nord
GAC et Gong fu cha
Gaston
"Gyô" s'oppose à "connaissance" et à "théorie"
Ils ne disent mot
Ils sont tous morts
Intériori-thé
Jardins de Chevetogne
L'anniversaire
L'œuf et la poule, pataphysique de la théière
L'R est dans l'O...
L'univers divin (Augièras)
La possibilité (résistible) d'une île de Pâques
La roue du temps
La scène primordiale
La vie encore
Last exit to Moulins
Le fanatisme, ou Mahomet le prophète, de Voltaire
Le fort protège le faible
Le Père-Soleil et la Terre-Mère
Le mot "Darjeeling"
Le sourire comme pratique
Le thé ne pousse pas au jardin d'Eden
Les carottes sauvages
Les écrivains et les livres cités par Jim Harrisson dans En Marge
Les Djinns (Victor Hugo)
Les Eglises romanes
Les Galates et Galatée
Les Jardins ouvriers
Les larmes de Guan Yin
Les loups carnivores
Les os, la peau
Les terrils ombre et clarté
Les tours (pour Serge Bulot)
Lettre à Henri Parisot (Léonora Carrington)
Melk
Où trouve-t-on un sablier de deux fois trois minutes ?
Pistils d'orchidée
Post America : juillet, août et septembre 1992.
Pour les amateurs de littérature et de thé
Ready made
Sources (1) : Jerry Rubin
Sources (2) : Bernard
Sources (3) : Carl Rogers
Sources (4) : abbé Alain L.
Terrible portrait de Finelame Granderaie
Thé De Jus D'Oignon
Treize amours mortes
Un bon vieux polar...
Une enquête du maître de fengshui
Une lettre de Mauricette Beaussart
Urbanisme carcéral
Venise n'existe pas
Voies
White jazz
Zhong
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Barbares d'Occident
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Cadavre grand m'a raconté
Cadavre grand m'a raconté (2)
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Le fanatisme, ou Mahomet le prophète, de Voltaire
Le fort protège le faible
Le Père-Soleil et la Terre-Mère
Le mot "Darjeeling"
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Le thé ne pousse pas au jardin d'Eden
Les carottes sauvages
Les écrivains et les livres cités par Jim Harrisson dans En Marge
Les Djinns (Victor Hugo)
Les Eglises romanes
Les Galates et Galatée
Les Jardins ouvriers
Les larmes de Guan Yin
Les loups carnivores
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Les terrils ombre et clarté
Les tours (pour Serge Bulot)
Lettre à Henri Parisot (Léonora Carrington)
Melk
Où trouve-t-on un sablier de deux fois trois minutes ?
Pistils d'orchidée
Post America : juillet, août et septembre 1992.
Pour les amateurs de littérature et de thé
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Sources (2) : Bernard
Sources (3) : Carl Rogers
Sources (4) : abbé Alain L.
Terrible portrait de Finelame Granderaie
Thé De Jus D'Oignon
Treize amours mortes
Un bon vieux polar...
Une enquête du maître de fengshui
Une lettre de Mauricette Beaussart
Urbanisme carcéral
Venise n'existe pas
Voies
White jazz
Zhong
28 avril 2005
L'anniversaire

Une moraine instable, un glacier ravagé de séracs et de chausses-trappes, avec des ponts de neige aléatoires et des couloirs de progression qui ressemblent à des pistes de bobsleigh. En deçà et au-delà, un millefeuille de schistes, des amoncellements de grès malsains. La progression est dangereuse. On rêve à la stabilité d’une roche franche, granitique, comme un affamé à des brioches. Le mont Pourri porte bien son nom.
Et il est plus pourri encore qu’on ne croit.
Paradoxalement, le temps ne semble pas avoir de prise sur cette montagne d’instabilité. L’érosion devrait en être venue à bout depuis les époques géologiques, mais non. Au lieu d’être devenu un vaste plateau, le mont Pourri dresse toujours des hauteurs qui, de loin, font illusion. Dans ce vaste massif proche de la Vanoise, glaciers francs, roches franches, il fait l’effet d’un intrus. Un intrus dangereux. C’est pourquoi les randonneurs ne s’y aventuraient guère. Dans ces années-là, la montagne était parcourue par des gens portant pantalons de velours et sacs de toile. Ils montaient en refuge l’après-midi, dormaient peu, partaient tôt, effectuaient de longues marches d’approche dans la nuit finissante, traversaient une moraine, s’encordaient au pied du glacier. Ils auraient jugé vulgaire de chercher l’exploit pour lui-même et plus encore de le faire savoir. Discrets, ils laissaient au fond du sac le lourd matériel de grimpe jusqu’au pied du glacier. Ils ne voulaient pas dominer la montagne. Ils se savaient lourds de leur poids d’homme, et vivants. Ils s’habillaient de couleurs sobres, parlaient peu et marchaient longtemps. Ils voulaient mériter le sommet, ne le considéraient pas comme une victoire. Chasseurs, ils n’auraient jamais enjambé un animal tué, par respect pour lui et l’auraient remercié d’avoir accepté de donner sa vie. Par respect pour la montagne, ils admiraient en silence les merveilles qui s’offraient à leurs regards. A peine parfois, d’un geste, se signalaient-ils le dessin d’un lichen sur une pierre, la qualité d’une lumière ou la forme d’un nuage.
Il y avait dans leur manière de marcher comme une révérence. Pour eux la montagne était un temple et la marche une méditation silencieuse. Il y avait, chez ces gens-là, un certain sens du sacré.
Arrivés au refuge la veille en fin d’après-midi, ils avaient peu et mal dormi. La promiscuité est grande dans ces endroits collectifs, on y dort souvent à trois par bas-flanc. Ceux qui partent le plus tard se couchent dans le fond, ceux qui partent tôt plus près de la porte. Et, dès deux heures du matin, le refuge se vide peu à peu. Lorsqu’on trouve enfin la place nécessaire au sommeil, c’est le signe que l’heure de marcher est arrivée.
Comme à leur habitude, ils étaient partis tôt, avec les premiers levés. Certains groupes se dirigeaient vers les Lanzallas, l’occidentale et l’orientale, d’autres vers l’Isabelle ou simplement vers la grande Croix de la Vanoise, plus un but de randonnée qu’une course exigeante. Le refuge était au centre d’une étoile de chemins, à peine les groupes avaient-ils avalé une tasse de thé et quelques biscuits qu’ils se séparaient à la porte du chalet et chacun partait vers sa destination, son destin peut-être.
Comprenez que la météo — il y a de cela trente ans — n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Le gardien du refuge écoutait la radio, il décrivait la tendance générale en quelques mots portés à la craie sur un tableau et chacun regardait les nuages en écoutant sa propre expérience.
Ils sont partis et tous ne sont pas revenus. Ils étaient trois, une femme et deux hommes, un couple et un ami, peut-être un siècle à eux trois. Le tableau à la porte du refuge n’annonçait pas un temps très agréable, pas de catastrophe non plus. Le grand beau temps ne serait pas au rendez-vous, une journée sous la pluie sans doute : pas de quoi conduire au renoncement des gens expérimentés et volontaires.
Pourquoi raconter maintenant cette histoire, repenser à toute cette souffrance ?
J’ai rencontré l’un des deux hommes, bien plus tard. Dix années étaient passées depuis l’accident. C’était en fin d’après-midi et nous avons parlé toute la soirée. En fait il a parlé, et j’ai écouté. Ensuite nous sommes allés nous coucher : il fallait se lever tôt. Nous ne nous sommes jamais revus, je ne sais même pas si son projet a abouti.
C’est lui qui m’a dit dans quel esprit ils marchaient. Ils marchaient comme si la terre ne leur appartenait pas. Ils empruntaient les chemins et remerciaient.
Le refuge n’avait probablement pas changé depuis ces dix ans. L’homme, la quarantaine grisonnante, était plutôt petit, mince, jusqu’à la sécheresse. Son bras valide, le gauche, restait peu habile pour la vie courante. C’était comme s’il n’avait jamais réussi à admettre la réalité de son infirmité et que, par conséquent, il ne pouvait pas s’y adapter. Quant à l’avant-bras droit, apparemment inutile, il pendait mollement à partir du coude, la main atrophiée et informe toujours gantée de blanc.
Dix ans plus tôt, ils étaient partis de ce refuge, sa compagne, son ami et lui, partis en silence, dans la pluie fine et drue qui les trempait et rendait glissants les sentiers de la longue marche d’approche. Les attendait, instable et cynique, le mont Pourri, pourri comme une dent, comme la vie, comme la douleur de la perte. Ils sous-estimaient l’hostilité du mont Pourri. Ils croyaient que, comme la montagne dans sa noblesse, il se réservait aux gens d’expérience, à ceux qui veulent se mesurer consciemment à ses périls. Mais les guides n’allaient pas sur le mont Pourri, ils n’y vont d’ailleurs toujours pas, et eux ne le savaient pas. Ils étaient partis en bonne conscience mais avaient mal placé leur confiance. C’était une faute.
Le temps n’avait pas changé lorsqu’ils étaient arrivés en bas du glacier, mais le vent avait forci et la pluie s’était intensifiée. Ils auraient du arrêter, renoncer, faire demi-tour. Pourtant ils voulurent, dans un excès d’assurance, aller jusqu’au pied de la roche. Là, ils décideraient quoi faire. Une lente et longue progression commença, de sérac en pont de neige, qui dura et dura. Lorsqu’ils eurent marché deux heures, têtes courbées dans le vent froid, liés l’un à l’autre par la corde, ils finirent par admettre que le danger viendrait du ciel. La nuit, à peine s’était-elle dissipée, semblait revenir comme une chape, une nuit trouée par les premiers éclairs d’un violent orage d’altitude. Les blocs de glace entre lesquels ils cheminaient leur semblaient des falaises, les difficultés croissaient avec le manque de visibilité. Plusieurs fois le pied de l’un d’eux manqua. Les grandes trouées de lumière blanche que produisaient les éclairs en remontant le glacier, dans un crépitement électrique mêlé aux roulements du tonnerre, révélaient les blocs de glace instables, des blocs grands comme des immeubles. On entendait par moments, sous le fracas, le bruit cristallin de la chute de morceaux de glace, qui dévalaient la pente en avalanche jusqu’à la première crevasse suffisamment large pour les engloutir.
Cet homme s’adressait à moi parce qu’il pensait que je pouvais le comprendre. A cette époque, j’appartenais à la fraternité des gens de montagne. J’en fais toujours partie par l’esprit, mais alors — je parle d’il y a longtemps — j’en étais par l’action.
Pour s’abriter, ils s’étaient désencordés. Il avait laissé sa compagne et leur ami contre une paroi qui les protégeait mal du vent dominant et de la pluie et s’était éloigné pour placer leurs objets métalliques — crampons, piolets, jusqu’aux boucles de leurs ceintures — à quelque distance, afin de ne pas tenter la foudre. Un geste de l’ordre du magique et du conjuratoire. Mais sans efficacité. Il y eut un craquement proche, d’une intensité sonore insensée. Il avait vu passer à quelques mètres de lui un amas de glace concassée et pulvérisée. Des blocs dévalaient, il avait été heurté, bousculé, entraîné, avait perdu conscience quelques instants. Lorsqu’il était revenu à lui, le bras droit broyé, curieusement insensible, comme amputé, il était seul, dans le désert de glace. L’orage passait, il pleuvait toujours. Son ami avait survécu, blessé lui aussi, quoique moins gravement. Mais ils ne trouvèrent aucune trace de la jeune femme, probablement avait-elle été entraînée dans les profondeurs du glacier. Blessés, ils avaient crié et exploré aussi longtemps que possible puis avaient du se résoudre à aller chercher des secours : ils avaient réussi à redescendre vers le refuge, un groupe d’alpinistes de rencontre les avait recueillis et avait donné l’alerte.
Le mont Pourri avait gardé sa compagne et sa jeunesse. Le mont Pourri était devenu le mausolée de sa fougue et de ses illusions.
Cet homme ne parlait pas de sa souffrance. Il ne s’apitoyait pas sur lui-même. Le temps n’avait pas de prise sur lui. Il était fidèle. Voilà qu’il était à nouveau ici, dans ce refuge, après dix années. Il n’avait peut-être pas pu apprendre à se servir correctement de son bras gauche pour les actes de la vie quotidienne, mais il arrivait à se stabiliser en terrain difficile à l’aide du coude droit, malgré l’avant-bras inutile. Il pourrait marcher sur la moraine, ce qui exige un sens certain de l’équilibre, il pourrait progresser avec les crampons sur le glacier. Il s’était entraîné plusieurs années et se sentait maintenant prêt à affronter son passé. Voilà de quoi il me parlait, à mots pudiques et rares.
Il parlait du respect de la montagne que sa compagne et lui partageaient, du sens particulier qu’ils attachaient à la marche, à la quête lente et silencieuse des sommets, il parlait aussi de l’intériorité qui s’enrichit de l’espace et de la prise de hauteur.
Puis nous avons dormi dans la promiscuité du refuge avant que cet homme ne parte vers lui-même, dans la nuit et la solitude. Sa nuit et sa solitude.
Longtemps j’ai pensé à lui. Qu’avait-il découvert lors de ce deuxième rendez-vous avec le mont Pourri ? Avait-il retrouvé l’esprit de sa jeunesse ? Avait-il rencontré l’esprit de sa compagne ? J’étais jeune lorsqu’il m’avait fait le présent de ses confidences et j’avais été fort impressionné par son courage physique et sa fidélité. Quant à sa manière respectueuse et, pour ainsi dire, religieuse d’aborder la montagne, je la partageais et elle me semblait aller de soi. Maintenant c’est cette attitude, plutôt, que je retrouve en écrivant, et que je retiens.
Tout ce qui ne nous tue pas nous fait grandir. Dix ans : je sursaute lorsque m’apparaît la raison probable pour laquelle j’ai entrepris de raconter cette histoire. La fidélité de cet homme envers sa compagne disparue corps et âme, comme engloutie en mer. Cette forme extrême d’attachement et de travail sur soi pour affronter la blessure du temps.
Il y a dix ans d’ici. Si loin, si proche. Une jeune femme à peine croisée, un amour ébauché. La maladie et la mort, comme une avalanche de séracs, qui emporte tout, le réel, l’imaginaire et le potentiel. Restent quelques souvenirs d’échanges, de proximité, de sensibilités partagées. L’annonce du cancer, l’odeur de la peur, celle de l’hôpital. La mort qui prend les devants, dans un accident d’anesthésie, juste comme une anticipation. Je ressens comme le temps passe, il fait la trame et la mémoire fait la chaîne. Ensemble ils tissent des linceuls.
Quelle est donc cette bizarrerie de l’âme qui me fait espérer que cet homme ait pu renouer sur le mont Pourri avec la manière ancienne qu’il avait d’emprunter les chemins, qu’il ait pu remarquer à nouveau, et pour lui-même, le dessin d’un lichen sur une pierre, la qualité d’une lumière ou la forme d’un nuage ?
Je suppose que l’évolution technologique a rendu obsolètes les crampons de fer et le piolet que j’ai conservés soigneusement depuis tout ce temps. Il me vient pourtant comme une envie de retrouver la promiscuité des refuges et de renouer avec la fraternité des gens de montagne.
Armentières, le 28 avril 1999
in La Vie encore
27 avril 2005
La vie encore

Didier Lesaffre, La vie encore, Le Castor Astral, coll. Escales du Nord, 2001
Les nouvelles de Didier Lesaffre sont autant de romans frôlés. Elles suffisent à révéler un univers complexe et violent, où le deuil de la passion ressemble étrangement à une passion du deuil. Toujours tendues, jamais sans tendresse, ces nouvelles ont pour origine des expériences à couteau tiré, des rencontres fulgurantes. En haute montagne comme dans le no man's land gris sur fond noir du nord de la France, la mort rôde. Les personnages la défient autant qu'ils la craignent, manière froide et folle à la fois de mesurer leur envie de vivre au-delà de cette invincible nostalgie qui leur colle à la peau.
06 mars 2005
Où trouve-t-on un sablier de deux fois trois minutes ?
Où trouve-t-on un sablier de deux fois trois minutes, des œufs marbrés à l'anis étoilé, du Pai Mu tan comme une fleur de tilleul désirée dans la chaleur de juin, une référence à Jean Petitgrew (pas celui de Harry Potter), des conversations en japonais transcrit (Nihongo ga wakarimasen ! Nihongo o hanashimasen ka ? douzo o daiji ni), un chef de gare ondoyant son glaïeul, une version épatante de la vie de Sen no Rikyu (He showed us how a human being should behave. But it may be difficult to do things which are taken for granted.), du Kway aux pistils d'orchidées, la profession de foi d'une adepte du Strong Tea turbo-compressé, un air de Debussy, des interrogations sur le placard qui se trouve à gauche du tokoma…
Tout cela, on le trouve sur le Cercle du Thé : http://www.cercleduthe.com/ - s'inscrire à la liste de distribution.
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25 décembre 2004
La scène primordiale
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